Tout commence par une notification de message.
Mon oncle, sachant à quel point j’admire Amir Eid et son univers, m’offre un billet pour son concert. Enthousiaste et impatiente de vivre ce moment, je passe donc les jours qui suivent à fredonner mes textes préférés de Cairokee.
Hier, à savoir le 3 juillet 2024, on prend la route vers Dougga à 19H. Je me perds dans la magnificence des paysages de notre si beau pays en écoutant “A drop of white”, mon titre préféré du groupe égyptien. Dans cette atmosphère paisible, je n’aurais jamais pensé que, dans les heures qui suivraient, j’allais vivre une scène digne d’un grand film apocalyptique hollywoodien.
En arrivant à destination, je sens tout de suite que l’incohérence légendaire de nos événements artistiques commence à prendre graduellement de l’ampleur.
Alors que les festivaliers, dont la majorité venaient de Tunis, faisaient respectueusement la queue pour passer le point de contrôle, on pouvait clairement voir des personnes, supposées représenter l’ordre et la droiture, faire entrer des groupes de leurs connaissances. Puisque cela s’est reproduit à de multiples reprises, les tensions commençaient naturellement à se créer.
Si on ajoutait à ces dépassements scandaleux, l’absence de réponse de la part des agents au niveau de la barrière; il était clair que la soirée allait prendre une tournure pour le moins amère.
Vers 22H28, en voyant que l’entrée était toujours bloquée, quelques personnes avaient cherché à obtenir des explications. Allait-on enfin nous laisser entrer ? Le spectacle était-il retardé ? Aucun responsable n’avait pris la peine de nous éclairer : Le flou total.
Dans les minutes qui suivirent, le chaos remporta ce bras de fer.
Un capharnaüm assourdissant où se mêlaient cris, insultes, injures et menaces.
Une atmosphère terrifiante.
L’impatience, l’épuisement, mélangés au tempérament unique de notre peuple. Trois réactifs dont l’explosion signa une fresque abominable jusqu’au dégoût.
Ce monstre gargantuesque supposé nous protéger a choisi de faire l’étalage de son pouvoir, dans cette nostalgie des temps révolus. Entre celui qui sort sa matraque pour s’attaquer à une femme qui souhaitait retrouver son mari; celui qui, appuyé par les étoiles qui ornaient sa tenue d’officier, prit un malin plaisir à menacer les gens, et l’immonde sadique qui, derrière son volant, faisait avancer le véhicule des “gardiens de l’ordre” vers les festivaliers; nous étions au bord de la catastrophe.
Bousculée, poussée vers l’avant, je vois que le côté gauche n’est protégé par aucune clôture. Récitant tous les versets du saint Coran qui me revenaient à l’esprit, je cherche à m’éloigner de cette foule en colère.
Délivrance !
Sans trop savoir le comment du pourquoi, je me retrouve de l’autre côté de la barrière. Nos geôliers avaient finalement mis fin à ce calvaire. Incapable de taire cette colère qui me consumait, je m’entends faire un plaidoyer acrimonieux face à un directeur dépassé par la gravité croissante de la situation, un adjoint au bord de la crise de nerfs et une jeune femme au bord des larmes.
Comprenant ma hargne, elle me prend à part et me dit d’une voix brisée, “ lorsque j’ai demandé à ce qu’ils arrêtent de faire entrer des personnes sans billets, il m’a dit sèchement de me taire. C’est la loi de la jungle”. M’assurant que tous les billets allaient être remboursés, elle m’a invitée à rester pour profiter du reste du concert.
Déçue, secouée, mais surtout attristée par cette défaite face à notre absence de culture, j’ai tout de même lutté contre la fatigue pour écouter la voix de Amir Eid en bruit de fond avant de me résigner finalement à rentrer.
C’est ainsi que ma soirée idéale a viré au cauchemar...
Rahma Khiari,
Une tunisienne désenchantée

